Il parle beaucoup à la maison, dans sa langue familiale. À l’école, il ne dit presque rien. Beaucoup de parents entendent alors : “C’est normal, il est bilingue”, ou au contraire : “Il faut s’inquiéter, il ne parle pas”. En réalité, les deux réactions peuvent être trop rapides. Chez un enfant bilingue, un temps de silence dans la langue de l’école peut faire partie d’une adaptation normale. Mais il peut aussi arriver que ce silence masque un mutisme sélectif, c’est-à-dire un trouble anxieux qui bloque la parole dans certaines situations. Le vrai enjeu n’est donc pas de choisir entre “c’est le bilinguisme” ou “c’est un trouble”, mais d’observer dans quelle langue, avec qui, où, et dans quelles conditions l’enfant communique.
Le mutisme sélectif est défini par l’American Psychiatric Association (2013) comme une incapacité persistante à parler dans certaines situations sociales, alors que l’enfant parle dans d’autres. Le guide de Le Gleut (2024) rappelle la même idée : l’enfant parle souvent à la maison, mais pas à l’école, et cette difficulté ne doit pas être attribuée à une maîtrise insuffisante de la langue. Le point essentiel est le suivant : l’enfant sait ce qu’il veut dire, mais une anxiété importante l’empêche de parler dans certains contextes.
Autrement dit, un enfant avec mutisme sélectif ne se tait pas “par choix”, ne cherche pas à manipuler l’adulte, et n’est pas simplement “timide”. Le guide de Le Gleut (2024) insiste aussi sur trois caractéristiques utiles au repérage : l’intensité, la persistance et l’évitement. Quand le silence dure, empêche l’enfant de demander de l’aide, de répondre, d’entrer en relation ou de participer, il ne faut pas banaliser.
Chez un enfant qui apprend la langue de l’école, une période de silence peut être normale. La littérature sur le silent period montre que des enfants bilingues débutants utilisent souvent d’autres moyens pour communiquer pendant cette phase : gestes, regard, imitation, langage privé, recours à leur première langue, ou des réponses non verbales (Kan et al., 2024).
C’est là que se situe une confusion fréquente. Le silence d’adaptation au bilinguisme concerne surtout la langue seconde et tend à évoluer avec l’exposition, la sécurité relationnelle et le temps. À l’inverse, Toppelberg et ses collaborateurs (2005) expliquent que chez l’enfant bilingue avec un mutisme sélectif, les difficultés sont observées dans des situations spécifiques quelle que soit la langue, surtout quand la situation est anxiogène ou peu familière. Le guide de Le Gleut (2024) reprend cette distinction très clairement : un enfant bilingue en période silencieuse peut ne pas parler quand la langue seconde est attendue, mais il communique de façon appropriée avec des personnes qui parlent sa langue maternelle ; un enfant avec mutisme sélectif a des difficultés dans des situations données, dans les deux langues, avec des signes d’anxiété et d’inhibition.
| Ce qu’on observe | Adaptation bilingue / période silencieuse | Mutisme sélectif |
|---|---|---|
| Dans quelle langue l’enfant "se tait" | Surtout dans la langue seconde | Dans certaines situations, quelle que soit la langue |
| Durée | Souvent transitoire | Durable, avec un retentissement |
| Communication non verbale | Souvent préservée et active | Peut être réduite, figée ou très limitée |
| Signes d’anxiété | Pas forcément marqués | Souvent visibles : évitement, rigidité, figement |
| Avec qui l’enfant parle | Il parle volontiers dans sa langue forte avec les personnes qui la partagent | Il peut se bloquer même avec des personnes qui parlent sa langue |
| Ce qui évolue avec le temps | La participation augmente progressivement | Le silence persiste sans aide adaptée |
Ce tableau simplifie la réalité, mais il permet déjà d’éviter deux erreurs opposées : tout mettre sur le compte du bilinguisme, ou au contraire parler trop vite de mutisme sélectif. En pratique, le critère le plus utile est souvent celui-ci : l’enfant utilise-t-il sa langue familiale de manière normale dès qu’il se sent en sécurité, ou bien retrouve-t-on le même blocage dans plusieurs contextes et plusieurs langues ?
Un enfant bilingue qui s’adapte à une nouvelle langue peut :
Ces comportements ne suffisent pas, à eux seuls, à parler de mutisme sélectif. Ce qui inquiète davantage, c’est un silence très prolongé, très rigide, associé à une anxiété visible et à un blocage dans plusieurs situations, y compris quand la langue utilisée est bien connue de l’enfant.
Le guide de Le Gleut (2024) donne plusieurs signes d’alerte très utiles : l’enfant n’initie pas les échanges, ne répond pas aux questions, ne répond pas à l’appel, ne dit pas bonjour ni au revoir, évite le contact visuel, semble figé, répond très lentement, évite les activités demandant de parler, ou se retire socialement. Ces signes sont particulièrement importants quand ils durent au-delà de la période d’adaptation habituelle et qu’ils apparaissent dans des situations où l’on attend une parole de l’enfant.
Chez l’enfant bilingue, on ajoute une question essentielle : dans quelles situations parle-t-il sa langue familiale en dehors de la maison ? Si un enfant ne parle ni à l’école, ni dans les lieux publics, ni avec des adultes non familiers, y compris quand on s’adresse à lui dans une langue qu’il maîtrise, il faut être plus vigilant. Toppelberg et al. (2005) insistent justement sur la nécessité d’un diagnostic différentiel précis chez les enfants issus de minorités linguistiques, pour éviter à la fois la sous-identification et la sur-identification.
Il est utile de demander un avis quand :
La première erreur consiste à dire trop vite : “Il est bilingue, donc c’est normal.” Cette phrase part souvent d’une bonne intention, mais elle peut retarder une aide nécessaire. Le guide de Le Gleut (2024) rappelle justement que le mutisme sélectif n’est pas attribuable à une maîtrise insuffisante de la langue. Il faut donc vérifier ce qui relève de l’apprentissage d’une nouvelle langue et ce qui relève d’un blocage anxieux.
La deuxième erreur consiste à forcer l’enfant à parler : “Allez, réponds”, “Dis juste un mot”, “À la maison pourtant tu parles.” Or, plus la pression augmente, plus l’anxiété peut augmenter aussi. Le guide décrit ce mécanisme comme un cercle vicieux : la situation sociale provoque de l’anxiété, le silence soulage momentanément cette anxiété, puis l’évitement se renforce. C’est précisément pour cela qu’un enfant peut sembler “s’habituer” à se taire à l’école.
La troisième erreur, plus discrète, consiste à parler systématiquement à sa place. Cela peut soulager tout le monde sur le moment, mais cela réduit les occasions de communication autonome. Il faut donc trouver un équilibre entre ne pas forcer et ne pas faire à la place de l’enfant.
Évitez autant que possible :
Préférez :
Pour les parents, l’objectif n’est pas de “faire parler à tout prix”, mais de sécuriser la communication. Le guide de Le Gleut (2024) recommande de ne pas obliger l’enfant à parler, de ne pas répondre automatiquement à sa place, de laisser au moins 5 secondes pour répondre, de proposer des choix de réponses, et de valoriser discrètement les progrès. Ces conseils sont précieux aussi quand l’enfant est bilingue, car ils évitent de transformer la langue en enjeu de performance.
Concrètement, si votre enfant ne parle pas au magasin, vous pouvez lui proposer de montrer du doigt, de hocher la tête, ou de donner un papier avec ce qu’il veut. S’il ne parle pas à l’école, vous pouvez échanger avec l’équipe pour savoir dans quels moments il se sent le plus en sécurité, avec quelles personnes il parle un peu plus, et sous quelle forme. L’idée n’est pas de renoncer à la parole, mais de passer par des étapes possibles. Le guide rappelle aussi qu’il vaut mieux éviter de féliciter l’enfant en public dès qu’il parle enfin car cela peut remettre une forte pression sur la parole.
Même si cet article s’adresse d’abord aux parents, il est important que l’école comprenne bien le fonctionnement de l’enfant. Le guide de Le Gleut (2024) propose plusieurs attitudes simples et très concrètes : se placer à côté plutôt qu’en face, éviter le contact visuel trop appuyé, privilégier les commentaires qui ne demandent pas de réponse immédiate, proposer des questions fermées ou à choix, laisser 5 à 10 secondes pour répondre, accepter temporairement la communication non verbale, et éviter d’attirer l’attention sur l’enfant quand il commence à parler.
Pour un enfant bilingue, l’école doit aussi éviter de conclure trop vite que “le problème vient seulement du français”. Ce qu’il faut observer, c’est la qualité de la communication globale : parle-t-il dans sa langue forte avec un adulte de confiance ? Utilise-t-il des gestes ? Participe-t-il au jeu ? Se fige-t-il ? Kan et al. (2024) montrent d’ailleurs que les enfants en période silencieuse utilisent souvent d’autres moyens pour communiquer, ce qui est un élément très utile pour le dépistage.
La recherche est moins abondante sur les adolescents bilingues que sur les jeunes enfants, donc il faut rester prudent.
Mais, en pratique, le risque chez les adolescents est double : d’un côté, on peut encore minimiser le problème en le mettant sur le compte du bilinguisme ; de l’autre, l’adolescent peut avoir développé des stratégies de camouflage plus discrètes. La revue de de Jonge (2026) rappelle que chez les adolescents et jeunes adultes, le mutisme sélectif peut être plus résistant, plus ancien, et associé à plus d’évitement. Autrement dit, un adolescent bilingue qui ne parle pas en classe, évite les interactions, refuse les exposés, ne demande jamais d’aide et reste silencieux même dans une langue qu’il maîtrise mérite une évaluation.
Pour les parents d’adolescents bilingues, il y a souvent une autre inquiétude : faut-il réduire à une seule langue pour “ne pas le surcharger” ? Les données disponibles vont plutôt dans le sens inverse : le mutisme sélectif est lié à l’anxiété, pas au fait d’avoir deux langues. Il ne faut donc pas supprimer la langue familiale par peur d’aggraver le problème. Ce qui aide, c’est de maintenir des contextes de communication sécurisants dans les langues que l’adolescent connaît, tout en travaillant progressivement les situations qui bloquent.
Un adolescent bilingue en difficulté peut :
Le rôle du logopède n’est pas de trancher trop vite entre “bilinguisme” et “mutisme”, mais d’évaluer la communication et le langage de l’enfant et ses conditions d’apparition. Le guide de Le Gleut (2024) rappelle que le logopède peut recueillir une anamnèse détaillée, observer les habitudes de parole, utiliser des questionnaires parents/enseignants, demander des vidéos où l’enfant parle à la maison, et évaluer le langage oral et la communication par étapes, y compris quand l’enfant ne parle pas directement en séance.
Dans le cas particulier du bilinguisme, le guide précise qu’il faut obtenir des informations sur les langues parlées, la compréhension de l’enfant dans chacune d’elles, et vérifier si les difficultés sont observées dans les deux langues. Il peut être nécessaire d’évaluer les compétences dans les deux langues, parfois avec l’aide d’un interprète. C’est un point capital car un enfant peut très bien être peu à l’aise dans la langue de l’école sans pour autant présenter un trouble du langage ni un mutisme sélectif.
Le travail logopédique peut ensuite porter sur la communication fonctionnelle, la réduction de la pression liée à la parole, l’utilisation d’étapes progressives, la coordination avec l’école et la guidance parentale. Le guide de Le Gleut (2024) insiste aussi sur l’importance d’une approche pluridisciplinaire et d’une intervention dès le plus jeune âge.
Si votre enfant parle dans une langue à la maison mais reste silencieux à l’école, il peut être utile de faire le point avec un logopède à Tubize. Au cabinet, l’évaluation aide à distinguer ce qui relève d’une adaptation au bilinguisme, d’une difficulté de communication, d’un trouble du langage, ou d’un mutisme sélectif. J’accompagne les familles de Tubize, dans les environs de Hal et de Braine-l’Alleud, avec une approche progressive, concrète et coordonnée avec l’école quand c’est nécessaire.